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Ce virus n’arrêtera pas l’expansion de l’espèce humaine

Source : Les Echos Jeudi 7 mai 2020

Yuval Noah Harari
Professeur au
département d’Histoire de l’université
hébraïque de Jérusalem

Homo sapiens a réussi à prendre le contrôle de la planète, et aujourd’hui l’information circule plus rapidement que jamais. Comment expliquez-vous qu’il ait échoué à endiguer cette épidémie ?

Premièrement, je ne dirais pas qu’il a échoué. Durant les précédentes épidémies, Homo sapiens ne comprenait même pas ce qu’il lui arrivait. Aujourd’hui, nous avons la science et les technologies pour les comprendre et les stopper. Identifier le coronavirus et séquencer son génome n’ont pris que deux semaines ! Deuxièmement, selon moi, le virus n’est pas le problème. Le problème actuel est le manque de sagesse politique. La décision du président américain de suspendre le financement de son pays à l’OMS en plein coeur de la pandémie en est un parfait exemple. La crise que nous traversons est d’ordre managérial. Il en revient aux responsables politiques d’établir les priorités pour la surmonter.

La crise du coronavirus ne devrait donc pas être un événement majeur dans la brève histoire de l’humanité que vous avez décrite ?

Si nous considérons un cycle de plusieurs milliers d’années, je ne suis pas sûr que cette pandémie apparaisse sur la liste des événements les plus importants. Nous sommes actuellement au milieu de la crise, elle nous apparaît donc immense. Dans son histoire, l’humanité a surmonté des épidémies beaucoup plus meurtrières, comme la peste noire du XIVe siècle ou la grippe espagnole de 1918. Néanmoins, cette crise pourrait bien être un événement historique majeur, non pas en raison du nombre de morts, mais des conséquences économiques et politiques qui pourraient transformer le monde.

Parmi les conséquences, il y a l’atteinte à nos libertés. Des pays européens, dont la France, travaillent à une application de traçage qui permettrait de contenir la propagation du virus, comme l’ont fait la Corée du Sud et Singapour. Sont-ils des modèles à suivre pour l’Europe ?

Je n’ai pas la prétention de dire comment chaque pays doit réagir. Chaque nation est régie par ses propres contraintes. Nous avons trop tendance à nous focaliser sur les pays du Sud-Est asiatique, alors qu’il y a bien d’autres exemples vertueux, comme la Nouvelle-Zélande ou la Grèce.

Mais concernant ce traçage : le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, a déclaré qu’il n’était pas compatible avec la culture européenne. Qu’en pensez-vous ?

Nous devons être très attentifs à éviter la mise en place d’une surveillance de masse. Ayons à l’esprit qu’une fois qu’elle est installée, il est très difficile de l’abandonner. Pour autant, je suis convaincu qu’on doit recourir aux nouvelles technologies pour combattre cette épidémie. Permettre aux téléphones de communiquer entre eux sans passer par un serveur central contrôlé par le pouvoir politique ou policier me paraît une piste intéressante. Elle empêcherait la mise en place d’une surveillance totalitaire à la chinoise. Il est crucial, pour nos vies privées, de maintenir une frontière hermétique entre la police et un système de traçage. Cela peut passer par la création d’une agence indépendante, qui n’échange aucune information quant à la géolocalisation d’une personne, ni avec le gouvernement, ni avec son employeur, ni même avec sa famille.

Les citoyens doivent-ils rester méfiants, même à l’égard de gouvernements démocratiques ?

L’Europe n’est pas l’abri du totalitarisme, et le danger peut naître dans n’importe quel pays. Je pense, en particulier, à ce qui se déroule actuellement en Hongrie ou en Pologne. Et on ne peut pas anticiper qui gagnera les prochaines élections en Italie ou en France. Quand il est question d’installer un système de surveillance, il ne faut pas penser au gouvernement actuellement en place, mais à celui qui nous effraie le plus de voir au pouvoir. Une fois que nous avons imaginé ce qu’un tel gouvernement pourrait faire de cette technologie, alors élaborons le système à mettre en place.

Pressés par l’opinion publique, les scientifiques ont pu paraître divisés et commettre des erreurs de communication. Pourtant, vous affirmez que notre salut passera nécessairement par la science…

Oh, il est évident que les scientifiques commettent des erreurs et qu’ils se contredisent les uns les autres. Mais c’est fortes de cela que les démocraties ont un avantage sur les dictatures. Lorsqu’un tyran adopte une politique, fondée sur des faits scientifiques ou non, elle ne peut plus être questionnée, car il n’aime généralement pas avoir tort. Un gouvernement démocratique qui fait des erreurs peut tout à fait les reconnaître et corriger le tir. Il faut comprendre que la science n’est pas parfaite. Et je m’inquiète que certains rêvent d’une science toute puissante qui prendrait toutes les décisions. Le monde ne peut pas fonctionner de la sorte, car la science n’est pas univoque et connaît ses propres désaccords. Interdire les débats scientifiques est la meilleure voie vers le désastre.

Vous appelez les pays à accroître l’échange de données, la coopération et l’aide internationale. Doit-on comprendre que vous appelez à une accélération de la mondialisation ?

Je dirais une meilleure mondialisation. Nous n’avons nullement besoin d’un gouvernement mondial ou quoi que ce soit de ce genre. Les Etats-nations sont extrêmement importants, mais ils doivent coopérer de manière plus efficace, avec moins de concurrence et plus de solidarité. J’ajouterais que le nationalisme n’est pas mauvais si les gens l’entendent correctement et qu’il n’a rien à voir avec la haine ou la concurrence entre les pays. Le nationalisme consiste à prendre soin des citoyens. Et dans de nombreux cas, comme actuellement, la coopération accrue avec les pays étrangers. La mise au point du vaccin contre le coronavirus passera par un échange de données entre les scientifiques du monde entier. Une bonne idée en France ou au Japon ne sera sûrement qu’une part de la solution. La démondialisation n’est pas la bonne réponse pour combattre les épidémies, qui existent depuis des siècles.

L’humanité doit-elle s’habituer à faire face à de plus en plus d’épidémies ?

Je ne crois pas que l’humanité entre dans une ère de grandes épidémies. C’est même le contraire. Les hommes ont fait face à bien plus d’épidémies par le passé. Au XIXe siècle, par exemple, la situation était bien pire qu’aujourd’hui. Nous avons simplement oublié que le danger était sous nos yeux et que les mutations de pathogènes responsables de ces épidémies sont le résultat de processus naturels.

Pour s’en protéger, doit-on remettre en question l’exploitation animale ?

Si l’épidémie due au Covid-19 provient d’animaux sauvages – chauve-souris ou pangolin –, la plupart des épidémies proviennent d’animaux domestiques ou d’élevage comme les poulets, les chiens, les vaches ou certains oiseaux. Je crois que nous devons abandonner l’élevage intensif, soit en adoptant des régimes végétariens, soit en développant une culture de la viande via les nouvelles technologies. Nous voulons manger des steaks ? Alors cultivons la viande à partir de cellules plutôt que nous lancer dans l’élevage de bovins. Ainsi, nous ferions chuter la fréquence de ces épidémies.

Cultiver de la viande coûte bien plus cher que d’élever une vache ou un poulet…

Pour le moment. Mais avec des investissements conséquents, d’ici cinq ou dix ans – et pas dans cinquante ans –, nous pourrions avoir une production de masse tout à fait bon marché. Et cette viande pourrait avoir une meilleure qualité nutritionnelle que celle que nous mangeons aujourd’hui. Il y aurait un contrôle exact de la teneur en gras, en protéines, et, bien sûr, cela se ferait sans recours aux antibiotiques.

Ces crises et ces changements à venir marquent-ils un point d’arrêt dans l’expansion d’Homo sapiens en tant qu’espèce dominante ?

Non. Comme je le disais, Homo sapiens a traversé des épidémies bien plus graves et il a continué à étendre son emprise sur la planète. Ce type de crises va au contraire renforcer la coopération entre les hommes. Et on ne reviendra pas en arrière. Internet et la mondialisation sont là. Nous devons simplement comprendre les inconvénients et les avantages d’un monde globalisé afin de pouvoir affronter les problèmes majeurs.

Mais cette crise met tout de même en évidence les faiblesses biologiques d’Homo sapiens. Faut-il y voir une fenêtre pour le développement des robots ?

Tout à fait. Les robots implantés dans des usines ou des hôpitaux ne sont pas sujets aux épidémies. Mais là encore, attention. Cette crise pourrait bien accélérer le remplacement de nombreux emplois par les robots et les ordinateurs et, ce, beaucoup plus rapidement que prévu. Il y avait déjà une grande marge d’automatisation de l’économie avant l’épidémie, le phénomène ne va faire que s’accélérer.

Dans vos livres prospectifs, vous insistez sur les dangers que représentent pour l’homme les biotechnologies et l’intelligence artificielle. Vous ne parlez pas du risque biologique, l’avez-vous sous-estimé ?

Non, car je ne crois pas que ce virus soit un danger pour l’humanité. Il peut tuer des millions de gens, mais notre espèce est bien plus forte. La véritable menace reste du côté des nouvelles technologies, qui peuvent faire tomber des millions de personnes dans une inutilité sociale. Nous devons être très prudents à ne pas transférer davantage de pouvoir aux algorithmes, qui ne nous tueront probablement pas, mais qui pourraient détruire nos libertés.

Quels enseignements l’humanité peut-elle tirer de cette crise afin d’affronter au mieux la prochaine, celle du changement climatique ?

Aucun pays ne pourra lutter seul contre le dérèglement climatique et l’effondrement de la biodiversité. La solution est, une fois de plus, la coopération internationale. Et j’espère qu’après cette crise, nous considérerons bien plus sérieusement les avertissements des scientifiques en la matière.